Hadopi : une lettre ouverte de la Ligue Odebi aux députés Odebi abat Hadopi Avec son style inimitable et à quelques jours du vote solennel du
projet de loi Hadopi, la Ligue ODEBI – collectif pour la défense des
internautes - vient d'envoyer à l'ensemble des députés français ce
mail, reproduit ci-dessous.
Précisions que le vote sera précédé par une réunion de la commission
mixte paritaire. Cette commission, composée d’autant de députés que de
sénateurs, sera chargée de gommer les différences entre les versions
votées par chacune des chambres. C’est ce texte de compromis qui sera
présenté au vote et, sûrement, à l’examen du juge constitutionnel.
Madame, Monsieur,
La présente a pour objet de revenir avec vous sur le vote prochain du
projet de loi relatif à la protection pénale de la Propriété Littéraire
et Artistique sur Internet, dite "HADOPI 2".
Ce projet de loi vous est présenté par le gouvernement comme la réponse
adéquate au phénomène de « piratage ». Ce dernier s'appuie en
particulier sur la possibilité pour un juge de couper l'accès à
Internet d'un internaute accusé de « négligence caractérisée ».
La Ligue ODEBI tient à vous rappeler certains éléments vérifiables et
incontestables qui démontrent que cette loi, en dépit de son objectif
louable, fait fausse route.
A - Sur les fondements de la loi Le projet de loi entend répondre à une légende urbaine selon laquelle
les échanges de fichiers (musique et films, notamment), via les réseaux
Internet sont préjudiciables aux artistes.
A.1 - Les études universitaires contredisent les préjugés qui fondent cette loi Cette affirmation, gaiement relayée par le fameux « Rapport HADOPI »,
commandée notamment auprès de certains cabinets ayant certaines
relations avec l'industrie culturelle, s'est révélée fausse d'après
plusieurs études sérieuses (elles?). Certaines de ces études tendent
même à affirmer le contraire. On pourra citer par exemple
- une étude réalisée par l'université de Harvard [1],
- une autre réalisée par l'université de Rennes [2],
- celles de l'Ecole Nationale Supérieure des Télécommunications (ENST),
- celles de l'Organisation de Coopération et de Développement Economiques
(OCDE),
- ainsi que celle du ministère de l'industrie Canadien...
Ces études confirment toutes que le déclin des ventes n'est pas lié à
l'explosion du piratage. Certaines soulignent même le contraire. En
effet, les études d'HARVARD et de l'Université de Rennes démontrent,
entre autres choses, que les internautes utilisant les réseaux dits «
P2P » visés par cette loi dépensent plus que les autres internautes en
œuvres culturelles, et surtout que les réseaux P2P leur permettent de
découvrir de nouveaux artistes et d'acheter plus.
Le P2P, comme le prétendait l'OCDE dès 2004, semble donc être un
nouveau canal de promotion efficace et utile aux artistes contrairement
à ce que prétend la propagande des maisons de disques.
A.2 - Des expériences commerciales démontrent que le réseau P2P est un nouveau canal de diffusion puissant Plusieurs expériences récentes ont montré que lorsque l'on propose un
contenu gratuit, ou encore quand on laisse au consommateur la
prérogative de fixer le prix d'un album de musique par exemple, le
disque rencontre un franc succès et devient finalement aussi rentable
(voire plus) qu'un disque soumis à une promotion "classique".
On citera par exemple Moby, actuellement l'un des musiciens les plus
populaires au niveau mondial, dont la meilleure vente est le titre
gratuit [3]. On pourra retenir également le groupe Radiohead, qui a
laissé le soin à ses fans de choisir combien ils paieraient pour un de
leurs albums, une initiative couronnée de succès.
Ces éléments viennent confirmer plusieurs hypothèses envisagées par
certaines des études citées précédemment, selon lesquelles la diffusion
« libre » de la culture comporte de nombreux avantages par rapport aux
voies de promotion habituelles, et notamment une relation de proximité
entre l'artiste et son public, relation qui exclut, il est vrai, les
intermédiaires traditionnels que sont les maisons de disques.
A.3 - Une industrie culturelle qui n'a pas su s'adapter Les principaux acteurs qui se plaignent actuellement sont les
intermédiaires, à savoir les maisons de disques, vu que celles-ci, de
fait, disparaissent dans l'échange "pair à pair".
En effet, toutes les études socioéconomiques montrent un changement
économique structurel important qui entend marginaliser les
intermédiaires au profit d'une relation plus directe entre créateurs et
public.
La Loi HADOPI n'est donc pas faite, à priori, pour défendre les revenus
des artistes ou la création, mais pour défendre une industrie qui n'a
pas su ou voulu s'adapter contre un bouleversement culturel devenu
irréversible.
Les majors ont refusé, par exemple, pendant plus de 5 ans (2002-2007)
de diffuser légalement leurs catalogues sur Internet, retardant ainsi
la mise à disposition légale des œuvres sur le Net. Aujourd'hui encore,
cette offre laisse à désirer, tant sur le plan de la diversité que sur
celui de son intuitivité et de son coût pour le consommateur.
Les majors se plaignent du phénomène dit du « téléchargement illégal »
mais celui-ci reste autrement plus simple, rapide, diversifié et sûr
que l'offre légale actuelle... Ironie du sort, c'est le consommateur
qui veut payer qui est pénalisé par les mécanismes de protection des
DVD, CD ou MP3 légaux.
Pour reprendre une analogie d'un ancien de l'UMP (Nicolas
Dupont-Aignan), on peut comparer le combat autour de la loi HADOPI à ce
qui aurait pu être celui des moines copistes contre l'imprimerie.
Certes, on aurait pu à l'époque défendre le monopole des moines
copistes et interdire à Gutenberg
de continuer à fabriquer son appareil... Mais imaginez-vous maintenant
devoir passer par des moines copistes pour obtenir un livre ? Or, c'est
bien ce que vos propres enfants pourraient demain vous reprocher en ce
qui concerne le P2P.
B - Sur l'efficacité et les conséquences du projet de loi
B.1 - L'efficacité juridique et technique
B.1.1 - L'efficacité technique Ce point est probablement le plus ubuesque du projet de loi. Il est
clair, si l'on étudie le dispositif, qu'il a été élaboré dans la
précipitation la plus totale et par des personnes manifestement
incompétentes.
La liste des problèmes est longue :
- non-fiabilité de l'adresse IP
- usurpation d'adresse IP
- piratage de la connexion Wi-Fi du voisin
- utilisations frauduleuses diverses et variées de la
connexion Internet d'un particulier/d'une entreprise
- avertissements par mail non efficace, car aucun accusé réception n'existe encore sur Internet
- obligation d'installer un logiciel espion payant sur votre ordinateur qui ne fonctionne que sur 80 % du parc
informatique national car non compatible avec MAC et LINUX.
- inégalités des particuliers suivant leur zone géographique (dégroupé / non-dégroupé)
- coupure de l'accès à certains services publics en ligne
(informations, réseaux sociaux, déclaration d'impôts, messagerie, achat
en cours sur un site en ligne ?) pour les contrevenants. Cette coupure
les placerait au cœur d'une véritable "mort sociale" ce qui reviendrait
au final à une double peine.
- etc.
Il faudrait des pages et des pages pour tous les énumérer et les expliquer correctement.
Soyons clairs : pour rendre cette loi efficace, il faudrait contrôler
toutes les identités de ceux qui accèdent à Internet, contrôler tout le
trafic, interdire "le chiffrage" des échanges, interdire aux
fournisseurs d'accès étrangers de proposer des offres en France via
Satellite par exemple, interdire l'utilisation à des fins personnelles
et non contrôlées d'Internet, interdire l'Iphone et les nouveaux
portables,
interdire tout protocole d'échange de type bluetooth ou infrarouge
permettant l'échange de données... Bref, interdire, interdire,
interdire...
B.1.2 - L'efficacité juridique Les délires institutionnels autour de l'HADOPI sanctionnés déjà par le
Conseil constitutionnel font dire à certains éminents juristes
qu'HADOPI est "une malfaçon législative" [4].
Passons sur la "validité" d'un avertissement par mail qui ne garantit
jamais légalement que le présumé "coupable" a bien lu les
avertissements précédents ou sur le fait qu'un particulier "innocent de
téléchargement" peut se voir privé de connexion à Internet - exemple du
père dont le fils de 12 ans a téléchargé un film couvert par les droits
d'auteur.
Les tribunaux français seront engorgés de plaintes fondées alors même que notre justice est déjà asphyxiée.
Vous préférez donc voir nos juges s'occuper de garantir le fait que
Pascal Nègre puisse se payer une énième voiture de luxe plutôt que de
protéger les citoyens honnêtes qui travaillent plus pour gagner plus ?
C'est un choix, mais un choix difficile à justifier.
B.2 - Un échec pour l'image de la démocratie française La génération des 15-40 ans, dans sa grande majorité et toutes
préférences politiques confondues, est convaincue que la loi a été
réalisée pour de mauvaises raisons tant leur expérience au quotidien de
l'Internet est éloignée des discours irrationnels ou incohérents, car
c'est bien ainsi qu'il faut les qualifier, de certains responsables qui
se veulent "spécialistes du sujet".
Passons sur l'ancienne ministre Albanel qui voyait des "pare-feux" dans
un logiciel de bureautique, démontrant ainsi sa totale incompréhension
des données techniques nécessaires à l'élaboration d'une loi technique
; ne parlons pas de Frédéric Mitterrand, actuellement ministre de la
Culture, qui aimerait être "plus téléchargé" (on ne savait pas qu'il
chantait).
Les vidéos circulant sur Youtube, DailyMotion concernant vos réponses,
Messieurs, à des questions pourtant au cœur de la Loi, ont eu un effet
désastreux sur votre image [6]. Nous y constatons avec stupeur que vous
êtes dépassés par des enjeux que vous ne comprenez plus. Ce n'est pas
un reproche. C'est une réalité.
Alors pourquoi votez-vous pour un texte qu'apparemment vous ne "comprenez" pas ?
À moins que M. Franck Louvrier, le mister 'Com' de notre cher
président, ait bien dit tout haut ce que vous voulez au final faire
sous couvert de la protection des droits d'auteur. Sa tribune dans Le
Monde [6] où il arrive à cautionner HADOPI en parlant des jeunes
iraniens sur Twitter est un chef d'œuvre de bêtise ou de cynisme (au
choix) : on y apprend qu'HADOPI a en fait pour but de "contrôler les
identités" (sic). Devant un tel spectacle, les citoyens internautes ne
peuvent que crier à l'infamie.
Pourquoi voter en urgence une loi qui, non contente de reposer sur des
arguments fallacieux, a pour but de protéger les marges d'une industrie
qui n'est en rien vital pour l'économie du pays, le tout pour la
modique somme de plus de 200 millions d'euros [7] en pleine période de
crise où la représentation nationale devrait avoir d'autres priorités
que la défense des privilèges des nantis. Comment ne pas vous
soupçonner de petits arrangements entre amis qui ne font pas honneur à
notre pays et à notre démocratie ?
L'image de la démocratie auprès des jeunes générations - la Ligue qui
suit les débats parlementaires depuis 2002 et fait œuvre de pédagogie
auprès du public afin de lui expliquer et de commenter les débats est
bien placée pour le dire - est désastreuse. Si vous preniez le temps de
lire les commentaires de millions de jeunes gens sur les blogs ou les
forums, vous constateriez comme nous que votre attitude concernant
l'HADOPI ne fait que renforcer les positions extrémistes
antidémocratiques.
L'enjeu concernant l'HADOPI ne devrait pas être de sauver une part du
chiffre d'affaires d'UNIVERSAL mais de restaurer la crédibilité de la
représentation nationale auprès de vos électeurs, jeunes et moins
jeunes, ce qui commence par prendre en compte la réalité d'Internet
plutôt que de l'ignorer.
Un vote positif sur HADOPI alimentera le discours du "tous pourris" et
il sera malheureusement bien difficile d'argumenter à l'encontre de ce
préjugé tant les tenants et les aboutissants de cette affaire se
prêtent aux rumeurs les plus folles.
Conclusion Résumons donc les choses, si vous étiez amené à voter en faveur ce projet de loi, vous vous engageriez donc :
- À refuser d'assumer l'évolution de la société, a déclarer la guerre à l'Internet tout en ignorant les réalités de celui-ci.
- À voter pour une loi qui se veut rétrograde, qui sert les intérêts
privés des industries culturelles qui n'ont pas su prendre en compte
les énormes possibilités offertes par Internet. Ce qui alimentera, en
outre, les théories du complot diverses et variées affirmant qu'il
existe une collusion entre le gouvernement et les grands lobbys.
- À faire subir à l'ensemble des internautes français, d'une part
l'inaptitude de ces industries culturelles à évoluer, d'autre part
l'incompétence des personnes qui ont rédigé cette loi.
- À assumer les plaintes de centaines de personnes qui auront dû
installer malgré elle le mouchard payant car leur WiFi aura été piraté
ou leur adresse IP aura été usurpée [8].
- À revenir parler du même sujet dans deux ou trois ans, lorsqu'enfin
vous aurez compris (sans vouloir l'admettre) que cette loi n'était
qu'une vulgaire perte de temps, tout comme avec la loi DADVSI l'a été.
- À participer à la crise économique, puisque cette loi coutera 200
millions d'euros alors même qu'elle sera totalement inefficace.
Quid du progrès et de l'intérêt général ? Partager n'est pas voler ! Il
existe des alternatives qui n'ont jamais été envisagées sérieusement.
Pourquoi la répression ? Nous vous appelons solennellement à arrêter de
stigmatiser Internet et de l'envisager systématiquement comme un
danger, ainsi qu'à demander un vrai débat sur la question de
l'adaptation du droit d'auteur à l'ère numérique et de la rémunération
des artistes à partir du peer-to-peer.